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6. oct., 2014

Le diagnostic de la pédiatre était tombé: « La petite souffre d'un dys…» Le reste de la phrase se perdit dans le bruit de rangement des assiettes. La petite fille entendit la voix soucieuse de son père. «Mais d’où cela vient-il ?»   Elle ne saisit pas la réponse de sa mère parce que ses parents étaient sortis sur la terrasse. La petite fille était inquiète. Visiblement, elle avait attrapé un dys qui menaçait sa scolarité. Elle n’était pas certaine d’avoir bien compris l’explication du pédiatre qui parlait d’un tout petit problème dans son cerveau. Un problème dans le cerveau! Cela lui paraissait grave pourtant. 

 

Elle sentait souvent le vent qui soufflait dans sa tête et qui faisait s'envoler les lettres comme des feuilles d’automne quand elle s’apprêtait à lire. Mais le dys lui paraissait bien plus redoutable. C'était peut-être un petit animal. Avec horreur, elle pensait à son oncle qui, il y a longtemps déjà, avait eu un cancer. Elle était alors  toute petite. Comme les poux qu'on attrape à l'école, elle croyait que son oncle avait "attrapé" une bestiole qui lui avait mangé les cheveux. A l'école enfantine aussi, on attrapait des poux. Sa mère lui lavait alors la tête avec un produit qui sentait très fort. Sa peluche n’avait pas survécu au lavage.  C'est ainsi qu'elle avait perdu son premier amour.

 

Et si le dys était un animal qui jouait avec les lettres dans sa tête ? Elle s’imaginait une petite bête avec des pinces très fines pour attraper les lettres. La bestiole en dévorait quelques-unes et en déplaçait d'autres qu'elle cachait n'importe où, l'empêchant ainsi de reconnaître le sens des mots. L’idée d’avoir une sorte d'insecte dans la tête ne la rassurait guère. 

 

Quelques jours après, la maman accompagna la petite fille chez une spécialiste. Maman avait dit " Une spécialiste des lettres mélangées." C'était une petite dame toute ronde qui n'avait rien d’un dresseur de bêtes farouches. Mais elle avait un chien. La petite dame ronde lui expliqua comment il fallait s’y prendre pour éduquer les lettres à rester à leur place. Et puis, elle lui faisait lire des histoires que le chien paraissait écouter attentivement. Dans la main droite, la petite fille tenait le livre. De sa main gauche, elle caressait le chien. Ce mouvement, la chaleur du chien et la douceur de ses poils lui faisaient du bien. Son cœur ne partait plus au galop quand elle se trompait de mot. Au fond d’elle, elle savait que le chien se fichait de ce qu’elle lisait. Seules importaient les caresses de sa main et de sa voix. A d’autres moments, le chien lui apportait des balles avec des mots inscrits dessus. Elle devait alors lire le mot et le chien attendait patiemment sa récompense. Elle apprenait à faire obéir ce gros chien. Elle gagnait en confiance.

 

La petite dame avait appris à la petite fille à devenir une excellente dresseuse: le chien était devenu un auditeur attentif et docile et même la petite bête qui dans sa tête dévorait les lettres commençait à lui obéir.

 

Tina Nordmann

7. avr., 2013

Pédagogie et thérapie assistées par des animaux

Tina Nordmann (Article paru dans RECTO-VERSEAU No 237, Janvier 2013)

Dès l’origine, l’homme partage avec l’animal un même environnement. E.Ancelet parle de co-errance entre les êtres. Sans le cheval, l’homme n’aurait su bâtir ses empires. Sans le chien, les agglomérations néolithiques auraient été envahies de déchets. La présence de l’animal revêt des aspects multiples, ambigus parfois: on s’en nourrit; on s’en fait un dieu, un ami proche ou un symbole de réussite sociale mais aussi...un cobaye pour la recherche. L’animal constitue un marché lucratif du secteur alimentaire; il est source de chaleur et d’énergie; il nous sert de moyen de transport. Co-errance et co-existence, partout et toujours.

 

L’animal devient co-thérapeuthe ou co-pédagogue.

Dans les années 1950, un nouveau mode de relation se met en place: l’animal devient co-thérapeute ou co-pédagogue. En 1952, le psychiatre américain Boris Levinson attend un jeune patient connu pour résister à toute forme de thérapie. Arrivé trop tôt au rendez-vous, l’enfant rencontre Jingles, la chienne de Levinson. Au grand étonnement des adultes, l’enfant et le chien s’entendent aussitôt. Le garçon consent à la thérapie à condition que la chienne soit de la partie. La thérapie assistée par des animaux est née.

Quarante ans plus tard, cette manière de procéder pénètre en Europe. Depuis l’an 2000, l’offre thérapeutique et pédagogique est abondante. Effet de mode, simple remède contre la crise ou véritable aide pour l’homme ? Un peu de tout cela sans doute. Insistons sur le fait que la qualité et l’efficacité des interventions assistées par l’animal dépendent avant tout de l’intervenant, de sa formation, de son savoir faire et de son expérience. Pour l’instant, cette pratique n’est ni reconnue ni protégée. Même sa définition demeure imprécise: zoothérapie, médiation animale, thérapie/pédagogie assistée par des animaux.

 

Un véritable professionnalisme

Être intervenant en thérapie assistée par des animaux est un travail passionnant, très exigeant et motivant autant pour le patient ou l’élève que pour le thérapeute ou le pédagogue.

Une formation thérapeutique ou pédagogique est évidemment requise mais ne suffit pas: il faut disposer de solides connaissances des animaux en général et de chaque animal impliqué en particulier. L’expérience est nécessaire, qu’il faudra enrichir d’une formation spécifique avant de se risquer à agir. Insistons! Cette formation spécifique est indispensable pour éviter que l’animal ne soit qu’un prétexte et ne serve à rien d’autre qu’à décorer d’une dimension ludique l’activité thérapeutique ou pédagogique. Il en va du sérieux et de la dimension scientifique de la proposition. L’enfant et le patient se trouveront «bien» si l’animal y trouve aussi son compte.

 

Trois partenaires

L’intervention peut se dérouler avec un ou plusieurs participants. Il s’agit toujours d’une relation à trois termes: le thérapeute ou le pédagogue, le patient ou l’élève, et l’animal. L’activité de développe en interaction avec un animal ou concerne des connaissances ou des activités autour des animaux. L’animal -qu’il soit physiquement actif ou simple objet de connaissances- motive généralement la personne à s’engager dans les tâches proposées, même difficiles. Lorsqu’il travaille en partenariat avec un animal, l’enfant est prêt à s’investir et à persévérer dans ses études; la personne âgée trouve la force de bouger son bras pour caresser un lapin; un adolescent à la jambe cassée consent plus facilement à la rééducation lorsqu’il collabore avec un chien. L’animal nous touche et cela fait réagir le cerveau d’une manière favorable: nous apprenons plus facilement, la mémoire s’active et nous nous sentons encouragés à progresser. Chaque intervention pédagogique ou thérapeutique est orientée vers des objectifs précis. Elle est documentée et fondée sur un processus clairement délimité.

 

Biophilie

Le biologiste américain E.O. Wilson définit la biophilie comme un amour inné de l’homme envers tous les êtres vivants, un sentiment de dépendance mutuelle entre l’homme, la nature et l’animal. D’autres soulignent l’importance des animaux pour le bon développement des enfants, notamment en matière de rapports sociaux. L’animal ne remplace pas le camarade de jeu mais avec un animal, l’enfant s’exerce à prendre soin d’un autre être, à en reconnaitre les besoins, à le guider et à y être attentif.

Mais alors, dira-t-on, l’animal n’est-il pas efficace de manière naturelle, sans qu’il soit nécessaire de mettre en oeuvre une science thérapeutique ou pédagogique? En réalité, cette science ne se contente pas de prendre acte de cette biophilie naturelle. Elle transforme ce donné en un processus conscient qui participe au progrès de la vie mentale ou psychique du sujet.

Les bienfaits qu’apporte la seule présence de l’animal sont aujourd’hui indiscutés. L’animal excelle dans le rôle de catalyseur social ou de brise-glace dans les relations humaines. Avec un chien, nous rentrons plus facilement en contact avec l’autre. Les personnes âgées en EMS reçoivent plus de visites lorsqu’elles sont propriétaires d’une perruche par exemple. En outre, elles veillent sur quelqu’un dont elles peuvent s’occuper et ont toujours quelque chose à raconter à la salle à manger. On a également pu démontrer que la mémoire des vieillards est fortement stimulée par la présence des animaux. Cette présence agit d’abord sur le plan émotionnel et réactive la mémoire. La biophilie est donc un donné de nature sur lequel s'appuient la thérapie et la pédagogie assistée par des animaux.

 

Un catalyseur relationnel

Les hommes ont besoin les uns des autres. L’animal est souvent le catalyseur de cette relation et il n’est pas rare de voir une personne s’attacher à un animal autant qu’à une autre personne. Il s’agit, au fond, d’une affaire de confiance.

Une personne peut s’estimer «déçue par l’humanité» au point d’investir sa confiance dans un animal, lequel joue souvent le rôle d’un médiateur grâce auquel la confiance s’élargit ensuite au propriétaire de l’animal, au thérapeute ou au pédagogue. Et l’on dispose alors d’une base solide pour mener à bien une thérapie ou un travail pédagogique grâce auquel un sujet peut reprendre confiance en lui.

 

La communication non-verbale

Lorsqu’on évoque la thérapie ou la pédagogie, on pense spontanément à des actes de parole. Même sans parole, nous ne pouvons pas ne pas communiquer. Notre corps parle toujours et ce message est reçu, fût-ce inconsciemment. Une communication réussie dépend de la cohérence entre le langage verbal et non- verbal. Une incohérence est ici immédiatement perçue par les enfants.

La relation avec l’animal met d’abord en jeu cette communication non-verbale. En travaillant avec un animal, le sujet prend conscience de cette dimension parce que l’animal réagit d’une manière immédiate aux messages émis par notre corps, à l’insu même de notre conscience.

L’observation de ces interactions non-verbales fournit à l’animateur averti de précieux renseignements sur le monde intérieur du sujet dont il a la charge. En observant les réactions de l’animal, le spécialiste peut saisir ce que ressent la personne avec qui il travaille.

Une illustration: Un thérapeute racontait qu’un de ses patients se montrait hostile à la thérapie. Il ne manifestait aucun intérêt pour le chien présent à la séance, essayant même de le chasser. Le thérapeute insista malgré la défiance croissante du patient. Un jour, le patient fondit en larmes et se mit à caresser le chien. Il expliqua plus tard qu’il voulait chasser le chien de peur d’être une nouvelle fois déçu par une relation.

 

Mise en oeuvre

Au cours d’une séance de thérapie ou de pédagogie, les animaux soutiennent les efforts du professionnel par leur seule présence. L’habileté de l’intervenant et l’environnement du patient ou de l’élève font le reste.

L’animal participe souvent de manière active: le chien rapporte des objets; le cheval se laisse brosser; le chien, le cheval ou la chèvre effectuent un parcours exigeant tant pour l’animal que pour le sujet qui les mène. Par contre, les oiseaux ou les poissons demeurent passifs: on les observe, on s’exerce à les distinguer, les reconnaître et les nommer; on les nourrit.

Pour l’observateur non averti, les exercices paraissent souvent très simples. Il ne voit pas d’emblée en quoi ils peuvent revêtir un caractère thérapeutique ou pédagogique. Autrement dit, l’intervention assistée par des animaux n’est pas très spectaculaire. C’est là que joue la compétence de l’animateur: préparation mentale à l’exercice; art de conduire le sujet à s’observer dans une démarche introspective tout au long de l’exercice; mise en évidence de parallèles existant entre les mouvements mentaux mis en oeuvre et ceux nécessaires à l’apprentissage intellectuel ou à la concentration, etc.

Un exemple: voici un enfant brossant un cheval. Le brossage doit s’effectuer dans le sens des poils. L’enfant s’exerce d’abord à la perception consciente, travaille à maîtriser sa motricité fine, doit faire preuve d’un sens précis de l’orientation spatiale. Il doit ressentir l’animal, le voir, mieux, le regarder avec le projet de s’en donner une image mentale. Il doit aussi entendre l’animal, sentir son odeur ainsi que la structure de ses poils. L’enfant observe pour savoir comment l’animal réagit à son geste, évitant de toucher des zones sensibles qu’il a préalablement mémorisées et dont il a compris pourquoi elles sont sensibles. L’enfant est ainsi en alerte, de manière à bien respecter le quadrupède, mais aussi à assurer sa propre sécurité. Dans son cerveau, les neurones miroir jouent pleinement leur fonction de cognition sociale et d’apprentissage par imitation. Enfin, l’enfant peut être invité - et exercé - à exprimer verbalement tous ces ressentis.

Bien d’autres illustrations pourraient être proposées. Avec une activité apparemment anodine, ce sont de très nombreux mouvements mentaux et affectifs qui sont mis en oeuvre, exercés voire corrigés ou réorientés.

Notre expérience montre que les enfants comme les adultes participent avec enthousiasme à un travail dont ils perçoivent que sens ultime n'est pas le geste lui-même mais la découverte d'une autre vivant et une meilleure connaissance d’eux-mêmes.